Colloque organisé par le séminaire d'épistémologie et d'histoire des sciences de Nice
Introduction
Si la métaphysique est désignée par Aristote comme la « philosophie première », la physique semble apparaître comme étant reléguée au second plan; elle n'est que « philosophie seconde ». Cependant, dans le contexte philosophique antique qu’était celui d’Aristote, plus que toute autre science, la physique a besoin d'être réhabilitée et légitimée. Contre tous les philosophes qui l'ont précédé, Aristote affirme que l'étude de la nature peut avoir un statut de science, à condition, bien sûr, de respecter un certain nombre de points de méthode. Charles Kahn voit un paradoxe dans la définition aristotélicienne de la métaphysique comme « philosophie première »; elle est forcément postérieure à la physique dans l'ordre de la connaissance. Quant à Wieland, il explique qu'il y a une primauté chez Aristote de la physique en tant que véritable science des principes, qui ne présuppose pas la métaphysique mais, au contraire, est présupposée par celle-ci. Il ne faut donc pas voir dans l'expression de « philosophie première » une volonté chez Aristote de dénigrer la physique ; bien au contraire, Aristote pose trois sciences théoriques, distinctes et également valables: la métaphysique, la physique et la mathématique. Mais pourquoi Aristote a-t-il besoin de réhabiliter la physique? Pourquoi cette science serait-elle en danger? Précisément parce que, pour beaucoup de philosophes qui ont précédé Aristote, cette science ne peut pas être une science. Si l'objet des mathématiques est éternel et immuable, celui de la physique est plus difficile à cerner. Science de l'inconstance et du périssable, science de l'imprévisible; la science de la nature apparaît presque comme un oxymore. Il ne peut pas y avoir de la science, ni un discours scientifique, pour un objet aussi inconstant que la nature. Mais alors, comment Aristote a-t-il pu se permettre d'appeler son ouvrage « Physique »? A-t-il vraiment réussi à élaborer une science de la nature? Cela a précisément été l'objet du colloque organisé par le séminaire d'épistémologie et d'histoire des sciences de Nice dont l'intitulé était: « La Physique d'Aristote et les conditions d'une science de la nature ».
Ce qu'Aristote a fait, en écrivant la Physique, était-ce de la physique ou bien tout autre chose? Les intervenants de ce colloque ont réfléchi à la façon dont Aristote concevait la physique et les conditions d'une science de la nature. Tout d'abord, il faut comprendre ce qu'Aristote entendant par « physique » et quelle était sa conception du monde. Or, étant un chaînon dans l'histoire de la philosophie, la conception aristotélicienne se cherche et se définit aussi par rapport aux prédécesseurs. Il faudra donc faire un état des lieux de la philosophie de la nature avant qu'Aristote ne s'en soit emparée. Ensuite, si Aristote conçoit la physique en général, et sa physique en particulier, comme une science, il faut voir quelles méthodes il utilise pour élaborer ce savoir. Ce point épistémologique est nécessaire car il fonde les conditions d'une science de la nature. Enfin, il faudra se demander si Aristote était, à proprement parler, un physicien.
I. La physique aristotélicienne: entre héritage et rupture.
On ne peut connaître ni comprendre Aristote si on ne connaît pas les philosophes qui l'ont précédé. En cela, Aristote ne peut être compris absolument, il fait partie d'un chaînon de philosophes qui se sont intéressés à la nature; il s'est démarqué, a critiqué mais il s'est aussi inspiré et a élaboré sa philosophie par rapport à ses prédécesseurs. Dans son intervention, Charles Kahn revient sur ces philosophes afin de constater l'état de la philosophie de la nature lorsqu'Aristote s'en est emparé. Derrière la Physique, il y a une longue tradition de la philosophie naturelle puisque, comme Kahn le souligne, avant Socrate, la philosophie grecque était presque exclusivement une philosophie naturelle. Mais que faut-il entendre par physiké épistémé? Pour Kahn, la meilleure traduction pour physiké est « philosophie naturelle » car cette expression englobe à la fois la science naturelle et la philosophie de la nature.
Il y a cinq étapes dans l'histoire de la philosophie naturelle qui vont de la vieille cosmologie ionienne à Aristote. En effet, la cosmologie ionienne part de Milet, au VIe siècle avant l'ère chrétienne. Dans cette conception est créé un modèle géométrique du monde. Le monde, considéré comme cosmos, est un système ordonné par des lois de type mathématique. Il s'agit en réalité du point de départ de la cosmologie. Grâce à cela, les philosophes peuvent expliquer les éclipses lunaires, le mouvement des étoiles, etc. Anaximandre a construit le premier modèle de ce type général. Aristote va rajouter un cinquième élément divin pour le ciel (ordre mathématique, perfection, prévisibilité). Pour lui, le cosmos est éternel, sans commencement et sans développement, contrairement à ce que pensaient ses ancêtres philosophes. Aristote est convaincu que « la science est possible seulement à condition que ses objets soient invariables » et cela l'amène à « refuser l'idée que l'ordre du monde pourrait lui-même résulter d'un devenir, c'est-à-dire d'un changement dans le temps ».
Ensuite, il va y avoir ce que Kahn appelle « le défi de Parménide et de Zénon ». Cette conviction que la vraie connaissance exige un objet invariable est un principe qu'Aristote a hérité de Platon, qui en a lui-même hérité de Parménide. Parménide, qui cherche un objet stable, nie la possibilité d'un monde du changement (être unique, incorruptible, immobile). Aristote sauve l'intelligibilité du changement avec ses trois principes: substrat (le sujet qui change et qui dure à travers le changement), la forme (caractère acquis dans le changement) et la privation (caractère perdu dans le changement).
A Parménide et Zénon vont succéder les trois grands systèmes du Ve siècle, ceux d'Empédocle, d'Anaxagore et des atomistes. Aristote a pris le système des quatre éléments à Empédocle. Il a pris le principe d'une Raison ou d'une Intelligence transcendante qui est responsable de l'ordre cosmique à Anaxagore. Mais il rejettera totalement le système des atomistes: pour Aristote, c'est la forme et non la matière qui explique la structure rationnelle du cosmos.
Un grand tournant se fait enfin avec Platon. En effet, dans le Phédon, Platon désigne la philosophie naturelle par peri phuseos historia: c'est-à-dire la recherche de la nature ou enquête concernant la nature des choses (Phédon 96 ab). Socrate déclare: « Cela me semblait magnifique de connaître les causes de chaque chose ». Aristote a une même conception de la physique: cette discipline comme étude définie par son objet est déjà fixée au Ve siècle et n'a pas changé à l'époque d'Aristote. Aristote, qui reprend cette science tant discutée, tant étudiée par ses prédécesseurs, ne l'envisagera ni ne l'appréhendera pas de la même manière. Jacques Brunschwig, dans son intervention intitulée « Qu'est-ce que la Physique d'Aristote? » explique qu'Aristote aurait conçu « un immense programme de recherche et d'enseignement, portant sur la physique au sens le plus large du terme, c'est-à-dire sur l'ensemble des êtres et des phénomènes naturels, en commençant par les principes généraux, et en observant ensuite un ordre descendant, depuis les cieux jusqu'à la terre et à ses habitants les plus remarquables, les êtres vivants ». Un paragraphe de l'ouvrage des Météorologiques, très souvent cité, permet de replacer la physique dans l'entreprise d'Aristote: après avoir retracé les étapes de ses travaux, Aristote définit la Physique comme une oeuvre qui traite des « premières causes de la nature et du mouvement naturel dans son ensemble ».
Il y a déjà une sorte de révolution opérée par Socrate car, si, avant lui, la philosophie grecque était presque exclusivement une philosophie naturelle; avec lui, il va y avoir un changement profond. En effet, les espoirs de Socrate ont été déçus par cette philosophie naturelle dont l'objet est si difficilement appréhendable. La philosophie devient un guide pour la vie, une recherche du vrai bonheur, visant à acquérir la vertu et la santé morale. Pour Charles Kahn, la philosophie socratique renverse la conception antérieure du passé pour une « conception pratique, quasi religieuse ou existentielle de la philosophie ». Seul Platon a cherché à unir ce rôle pratique de la philosophie avec la rigueur de la pensée scientifique et une méthode précise de raisonnement. Dans sa philosophie naturelle, plutôt que d'admette un Etre unique comme Parménide, Platon admet une multitude de Formes éternelles et un domaine de flux sensible, le monde du devenir naturel, qui consiste dans des imitations de ces Formes. Ce monde n'est connaissable qu'en vertu de ses rapport avec les Formes; en lui-même le monde de la nature n'est ni pleinement réel, ni pleinement connaissable. Mais avec une telle conception, que peut-il advenir de la physique? Comment peut-on lui accorder un statut de science?
On voit bien qu'une telle conception de la nature ne peut plaire à Aristote. Face à Platon, il doit mener deux combats: ses cibles seront les mathématiques et les Idées. En effet, Platon accorde une place importante aux mathématiques et tente d'expliquer la nature à travers elles. Si Aristote reconnaît les mathématiques comme science théorique, il les place sur un pied d'égalité avec la physique et la métaphysique. C'est pourquoi Charles Kahn écrit à propos de l'entreprise aristotélicienne: « La théorie aristotélicienne de la nature se présente en grande partie comme une défense de l'autonomie de la philosophie naturelle face aux incursions platoniciennes, d'un côté au nom des mathématiques, de l'autre côté au nom des substances transcendantes, les Idées ». Pour Aristote, le monde des mathématiques est un monde d'abstraction intellectuelle; le monde réel se compose de substances, c'est-à-dire de corps en mouvement et d'organismes vivants qui ne peuvent se constituer à partir de formes géométriques. Ils doivent avoir en eux-mêmes leur propre nature, un principe intrinsèque de mouvement et de repos, de développement et d'achèvement. Pour Platon, ce monde est seulement une image de la réalité donc une science de la matière ne peut être une entreprise tout à fait sérieuse. Aristote rejette ce statut inférieur accordé à la philosophie naturelle. Kahn relève donc le paradoxe qui consiste parler de la métaphysique comme « philosophie première » (Métaphysique, Livre E): elle vient nécessairement après la physique.
Mais qu'est-ce que la physique pour Aristote? Il définit cette science au Livre E de la Métaphysique: « Si toute pensée est ou pratique ou productrice ou théorique, la physique sera théorique, mais elle étudiera un être tel qu'il peut être mû et une substance, celle qui est de l'ordre du plus fréquent, seulement comme non séparable (...). Parmi les choses que l'on définit et les ce que c'est, les uns sont comme le camus, les autres comme le concave. La différence est que le camus est pris avec la matière, car le camus est un nez concave, tandis que la concativité est sans matière sensible. Si donc tous les objets physiques se disent de la même manière que le camus (...), on voit à l'évidence de quelle manière il faut chercher et définir le ce que c'est dans le domaine des objets physiques et pourquoi il appartient au physicien d'étudier aussi une certaine âme, pour autant qu'elle n'est pas sans matière ». Aristote parvient, en redéfinissant l'objet de la physique, à l'extraire de l'aporie dans laquelle elle demeurait enterrée depuis le rejet platonicien. Si l'objet de la physique a une double-nature, il n'en est pas moins déterminable et digne d'attention.
II. Les méthodes aristotéliciennes pour parvenir à la Physique.
Mais si, pour Aristote, une physique est possible, elle ne va pourtant pas de soi. En effet, il y a des conditions à ce discours scientifique, des méthodes à respecter. Aristote donne à la physique un statut de science mais il nous dit par là que toutes les sciences ne s'équivalent pas ou, pour être plus précis, n'ont pas un même degré de rigueur, d'exactitude. Dans Ethique à Nicomaque, il explique qu’il ne faut pas « réclamer le même genre de rigueur partout. En chaque domaine, au contraire, il faut se conformer à la matière supposée et suivre la mesure qui conduit à la démarche entreprise » (Trad. Bodéüs, 1098a, page 73 de l’édition Garnier Flammarion). C'est précisément l'objet de l'intervention d'Enrico Berti, dans son allocution intitulée « Les méthodes d'argumentation et de démonstration dans la Physique ». Il rappelle en effet que dans les Seconds Analytiques, Aristote explique que chaque science consiste essentiellement en un ensemble de démonstrations qui portent sur un genre déterminé d'objets. Les démonstrations se font à partir de prémisses. Ces démonstrations qui forment chaque science consistent à montrer, en partant des principes propres, quelles sont les propriétés essentielles, c'est-à-dire universelles et nécessaires des objets sur lesquels la science porte. Mais il faut distinguer physique et mathématiques. Les définitions en mathématiques ont recours à la cause formelle uniquement tandis que les définitions en physique ont recours aux quatre types de causes. Mais il y a aussi une différence dans la manière de poser les principes et dans le degré de rigueur de leurs démonstrations. Toutes deux sciences, la physique et la mathématique n'ont pas le même degré d'exactitude.
Berti explique que « la science qui rend manifeste l'essence de son objet au moyen de la perception sensible est la physique, tandis que la science qui la pose comme hypothèse est la mathématique, cette dernière en outre démontre avec plus de nécessité tandis que la première démontre avec plus de souplesse ». En définissant ainsi la physique, Aristote redéfinit aussi ce qu'il faut entendre par « science ». Mathématique, métaphysique et physique sont trois sciences théoriques également valables mais inégales d'un point de vue démonstratif. La physique n'est pas moins scientifique que la mathématique; prise en elle-même, elle a sa scientificité propre. Enrico Berti explique que « malgré l'affirmation que la physique, comme la mathématique, est essentiellement une science démonstrative qui présuppose l'existence et l'essence de son objet et porte seulement sur ses propriétés, Aristote semble attribuer à la physique la tâche de rechercher l'essence ou bien la cause, ou les différents type de cause, d'une manière plus complexe, moins immédiate que ne le fait la mathématique ». C'est pourquoi Denyer écrit que « la physique sublunaire est « rightly inexact » ». Elle a raison d'inclure des principes imprécis et d'omettre des principes rigoureux.
On voit donc clairement les conditions pour qu'une science de la nature puisse voir le jour. Si l'on attend de la physique une scientificité aussi rigoureuse et implacable que celle de la mathématique, on sera forcément déçu. Mais si l'on redéfinit le terme de « science », si l'on élargit la notion de scientificité en lui apportant plus de souplesse, alors une science de la nature pourra voir le jour. L'intervention d'Enrico Berti rejoint alors celle de Nicholas Denyer qui pose la question suivante: « Can physics be exact? ». En effet, Denyer nous rappelle que, pour Aristote, il faut dans chaque sujet le degré approprié de certitude (Ethique à Nicomaque I, 3 1094b 23ff). C'est pourquoi il distingue le monde sublunaire du monde supralunaire. Dans ce dernier, il y a une prévisibilité qui vient de l'immatérialité des corps célestes. Il peut donc y avoir une physique céleste qui se rapproche de la géométrie en terme de rigueur. La question posée par Aristote dans les Seconds Analytiques est en fait la suivante: comment peut-il y avoir une science des choses irrégulières et imprécises comme les choses terrestres? Denyer explique qu'Aristote résout le problème avec le « Principe de Plénitude »: principe selon lequel si une chose peut arriver alors elle arrivera, si on lui en donne la possibilité. Chez Aristote, le monde étant éternel, des choses possibles ont le temps de pouvoir arriver. Ce qui est possible et à qui il est donné l'opportunité d'advenir, adviendra puisqu'on lui en a donné l'opportunité. Après avoir réhabilité la physique en lui donnant un statut de science, Aristote doit construire une réflexion épistémologique propre à cette science. Si la science s'adapte à son objet, il faut que les méthodes s'y adaptent aussi. La force de la physique aristotélicienne réside dans sa capacité à déterminer son objet, ses méthodes de recherche et ses limites. C'est pourquoi Enrico Berti dit à son sujet: « c'est une physique, évidemment, capable d'établir les conditions de sa propre possibilité, c'est-à-dire de se fonder elle-même, ou bien une science qui comprend elle-même sa propre fonction ». Pour ce dernier, il est clair qu'Aristote a trouvé son camp: ce sera la méthode dialectique ou rien d'autre.
Lorsqu'Aristote énumère les différentes possibilités et dresse un canevas théorique, « nous sommes en présence d'une parfaite division par dichotomie qui ne néglige aucune possibilité et les embrasse toutes. Son origine dialectique, et plus précisément platonicienne, ne faire pas de doute (...). Si l'on réussit à réfuter toutes ces possibilités à l'exception d'une, cette dernière se trouve démontée d'une manière incontestable: voilà donc un cas où un procédé typiquement dialectique peut donner lieu à une véritable démonstration ». Aristote réfute ses prédécesseurs en employant un procédé de type dialectique: déduction des conséquences qui dérivent des prémisses admises par eux. Nicholas Denyer explique que l'on retrouve chez Aristote des « tendances protagoraciennes » où l'homme est mesure de toutes choses. Aristote part des opinions des autres. D'ailleurs, le fait qu'Aristote procède par induction s'inscrit bien dans cette démarche. En effet, Aristote part des phénomènes; or, comme le rappelle Enrico Berti, le terme de « phénomène » a deux sens chez Aristote: tout d'abord, il s'agit des données immédiates de l'expérience. Mais cela renvoie aussi aux vues, avis, opinions.
Si Aristote part des opinions des autres, il emploie aussi les autres procédés de la dialectique. En effet, pour Enrico Berti, un instrument typiquement dialectique utilisé par Aristote est « l'analyse du langage humain ». Dans Die aristotelische Physik. Untersuchungen über die Grundlegung der Naturwissenschaft und die sprachlichen Bedingungen der Prinzipienforschung bei Aristoteles (Göttingen, Vandenhoek und Ruprecht, 1962, PP. 85-100), Wieland a parlé d'une différenciation d'un présavoir indifférencié, qui serait le langage. Le chapitre 1 du livre I illustre parfaitement cette idée. En effet, Aristote écrit qu'il « faut aller des universels aux particuliers, car la totalité est plus connue selon la sensation, et l'universel est une certaine totalité; en effet, l'universel comprend plusieurs choses comme parties. Mais d'une certaine manière, c'est la même chose que subissent aussi les noms par rapport à la définition. En effet, c'est une certaine totalité qu'ils signifient, et de manière indéterminée (...) » (Physique, I, 1, traduction Pierre Pellegrin). Ici, il y a une double utilisation du langage. D'une part, le langage sert d'exemple pour expliquer ce qu'il veut dire par « ce qui est plus connu et plus clair par nature » et « ce qui est plus clair et plus connu pour nous ». Il a dans ce contexte la même valeur que l'exemple du cercle ou celui de l'enfant qui considère tous les hommes comme des pères et toutes les femmes comme des mères. Mais d’autre part, le mot, le nom signifient une certaine totalité, qui est indéterminée et la définition de ce nom va servir à distinguer les parties de cette totalité et à mieux déterminer cet universel.
Il n'est pas anodin qu'Aristote utilise cet exemple à cet endroit précis du livre; en effet, le premier chapitre du premier livre peut être considéré comme une sorte d'introduction à la recherche d'Aristote et, par cet exemple, il explique toute sa démarche définitionnelle, qui est omniprésente dans la Physique. En effet, Aristote a un souci de définir les termes qu'il utilise; il s'interroge sur l'essence du temps, du mouvement, du lieu, de la nature, de la continuité, de l'ensemble, etc. L'exemple du nom est donc une prédiction de ce qu'Aristote fera par la suite dans toute son étude de la nature. Il part d'un nom, d'un universel, flou et vague dont on ne distingue pas vraiment les parties, et il va chercher à connaître les différentes parties, à les dégager de cette totalité afin de mieux la connaître et la comprendre. Toute la démarche d'Aristote est présente dans cet exemple introductif. Plus que tous ses prédécesseurs, Aristote a un besoin de définir car étudier la nature consiste, pour lui, à connaître précisément tout ce qui la constitue, - connaître, non pas vaguement, mais distinctement. Le chapitre 3 du livre V est, de ce point de vue, extrêmement paradigmatique de cette volonté aristotélicienne de trouver la bonne définition. La définition joue là le rôle d'une prémisse. On part d'elle pour élaborer un raisonnement et on ne peut raisonner justement que si l'on s'est bien entendu sur les termes du problème. Ce chapitre pourrait s'intituler « le lexique aristotélicien »; il s'agit d'une suspension dans la recherche, suspension nécessaire pour relancer le raisonnement: « Je dis « ensemble » selon le lieu toutes les choses qui sont dans un lieu unique premier, « séparément » toutes celles qui sont dans un lieu différent; « en contact » ce dont les extrémités sont ensemble; « intermédiaire » ce vers quoi ce qui change arrive naturellement avant d'arriver à l'extrême vers lequel change ce qui change naturellement continûment ».
De plus, Aristote utilise un procédé typiquement dialectique qui est la distinction de plusieurs significations d'un même mot. Par exemple, lorsqu'il étudie le temps, Aristote le définit de différentes façons et l'envisage sous différents aspects. Le temps est « ce qui est déterminé par le « maintenant » », mais c'est aussi « le nombre d'un mouvement selon l'antérieur et le postérieur », ou encore « ce par quoi le mouvement a un nombre » (Physique, livre IV, chapitre 11). Aristote apparaît comme fasciné par le langage ; il définit d’ailleurs l’homme comme celui des animaux qui possède la parole, Zoon logon ekon (Politique, I, 2). Il n’est donc pas étonnant que la philosophie aristotélicienne soit enracinée « dans le phénomène du langage », pour reprendre l’expression de Pierre Aubenque (Problèmes aristotéliciens, Vrin, 2009). La dialectique tout entière est pour lui une sorte d'analyse du langage: l'adverbe « dialektikos », nous rappelle Enrico Berti, est synonyme de « logikos » et signifie « du point de vue du langage ».
La Physique est « un ouvrage de dialectique » pour reprendre l'expression de Berti du fait des nombreux procédés dialectiques utilisés par Aristote (= « argumentations qui prennent comme prémisses l'opinion de quelque interlocuteur ou adversaire, et tirent de celles-ci des conséquences qui sont contradictoires par rapport à cette thèse elle-même, ou bien entre elles, ou bien par rapport à une autre opinion universellement admise »). Il ne s'agit pas de « démonstrations physiques » au sens moderne du terme mais de « démonstrations logiques »; cependant « leur valeur de vérité n'en est pour cela aucunement diminuée ». A voir comment Aristote défend le statut scientifique de la physique, on peut se demander s'il ne pourrait pas être considéré comme un physicien. Il détermine les objets de cette science, les définit, en étudie les propriétés, établit des rapports. Décidément, tout laisse à croire qu'Aristote est un physicien.
III. Aristote: un physicien?
Mais la Physique d'Aristote nous permet-elle de considérer Aristote comme un physicien? Selon Charles Kahn, tous les traités d'Aristote font partie d'une entreprise globale qui est l'étude de la nature; pour lui, il est certain qu' « Aristote travaille délibérément comme physikos, comme étudiant de la nature ». Il peut, en effet, sembler étrange de se demander si Aristote était un physicien ou non. On voit clairement dans la Physique qu'il s'interroge sur la nature, étudie ce qui la constitue et tente d'en percer les mystères. Mais cela fait-il pour autant de lui un physicien? Aristote établit-il des lois, c'est-à-dire des vérités universelles et nécessaires ? Dans la Physique, il y a une volonté primordiale de définir, d'identifier, d'aller jusqu'à l'essence des choses de la nature. Et parallèlement à cela, Aristote veut aussi démontrer, mesurer, calculer, établir des rapports; on pourrait presque parler d'une mathématisation de sa recherche. Mais quelle est la valeur de cette mathématisation?
Lors de son intervention intitulée « Sur la détermination du mouvement selon Aristote et les conditions d'une mathématisation », Gandt relève une contradiction dans la démarche aristotélicienne. En effet, la théorie aristotélicienne du mouvement est ambigüe car d'un côté le changement/ le mouvement paraît indéterminé dans son essence même mais Aristote offre les premiers développement d'un traitement mathématique du mouvement. L'idée même d'une science de la nature ne va pas de soi et « on devrait trouver Aristote bien audacieux d'employer quelquefois cette formule de peri phuseos episteme, lorsque l'on connaît les exigences si fortes qu'il impose, en principe, à un exposé scientifique, c'est-à-dire démonstratif; l'énonciation véritablement scientifique suppose un enchaînement d'appartenances nécessaires, et cela exclut a priori une connaissance scientifique des objets changeants ». Cependant, Aristote ne cesse d'établir des rapports, de mesurer, de mathématiser la nature, alors que la mathématisation de la nature était une des choses qu'il reprochait le plus à Platon. Comment a-t-il pu transgresser ses propres principes?
Gandt explique qu'Aristote veut dégager « une topique des mouvements ». La topique est un mode d'enquête exploratoire et classificatoire qui vise à décider quelles bonnes questions on peut poser à propos d'un sujet donné. La Physique contient bien les éléments d'une topique car elle expose les diverses manières d'interroger un mouvement et dresse une liste de questions pertinentes à propos d'un mouvement. Parmi ces questions, il y a évidemment celle de savoir si un mouvement est mesurable, à quoi il est proportionnel et par rapport à quoi il peut être mesuré. La topique implique donc la mathématisation ou en tous cas, elle ouvre une voie vers la mathématisation car elle interroge tout ce qui peut être interrogé dans le mouvement et, par nécessité, elle interroge aussi la mathématisation du mouvement. La question est posée par l'étude du temps. En effet, Aristote définit le temps comme « le nombre d'un mouvement selon l'antérieur et le postérieur » ou « ce par quoi le mouvement a un nombre » (Physique, Livre IV, 11). Il écrit plus loin que « le temps n'est pas un mouvement mais le nombre d'un mouvement » (Physique, Livre IV, 12). Tous ces indices doivent être considérés comme une anticipation de ce qu'Aristote fera plus loin dans son ouvrage. Si le temps permet de mesurer le mouvement alors le mouvement est mathématisable. C'est pourquoi Gandt écrit: « Ce que j'ai appelé la topique des mouvements débouche lors sur les rudiments d'une mathématisation, par l'emploi des relations de plus et de moins, par l'usage des rapports et finalement par l'énonciation de proportionnalités entre couples de termes. Par exemple, l'étude de la divisibilité du mouvement selon ses différents aspects, conduit à affirmer qu'un plus petit mouvement doit se produire dans le temps moitié » (Physique, VI, 4). En effet, Aristote écrit: « Si donc la totalité du mouvement a eu lieu dans le temps entier, dans la moitié du temps le mouvement sera moindre, et le temps ayant été à nouveau divisé, moindre encore que ce dernier mouvement, et ainsi de suite. Si le mouvement est divisible, le temps est aussi divisible de la même manière. En effet, si l'ensemble du mouvement a lieu dans le temps tout entier, la moitié du mouvement aura lieu dans la moitié du temps, et à nouveau encore moins de mouvement dans encore moins de temps ».
En ce sens, on peut affirmer qu'Aristote est un physicien qui étudie les propriétés de son objet, essaie de le mesurer, de le rationnaliser, de le soumettre à des lois universelles et nécessaires, comme celles de la mathématique. Gandt conclut alors que « l'indétermination du mouvement, qu'Aristote lui-même avait posée au départ de son enquête, a bien été, si l'on ose ainsi parler, transgressée ». Aristote hérite des philosophes de la nature qui l'on précédé et il n'échappe pas à la tentation de la mathématisation de la nature, même s'il le fait autrement que ses prédécesseurs. Cependant, cette mathématisation fait-elle pour autant d'Aristote un physicien? Dans la préface de l'ouvrage retranscrivant ce colloque, Gandt et Souffrin décrivent la Physique comme « une enquête philosophique sur les principes de la science de la nature, montrant comment devraient être constitués ses fondements, c'est-à-dire les définitions des termes primordiaux de la théorie, les principes supérieurs que l'on pourrait y utiliser, les règles de méthodes qu'il faudrait suivre ». Il ne s'agit pas d'une enquête physique ni d'une enquête scientifique concernant la nature. La Physique est-elle l'oeuvre d'un physicien ou celle d'un philosophe?
Malgré quelques incursions dans le royaume des mathématiques, Aristote garde les pieds dans celui de la philosophie. En cela, l'intervention de Gandt et celle de Brague sont en opposition. Le but d'Aristote n'est pas d'établir des relations nécessaires ni de mathématiser le mouvement, il veut tout simplement le réhabiliter ontologiquement. Brague s'interroge sur la définition qu'Aristote donne du mouvement; il s'agit d'un « acte de la puissance en tant que telle » (Physique, III, 1). Il est étrange qu'Aristote veuille donner une définition du mouvement. Il n'a pas de prédécesseur en ce domaine. La physique qui a suivi celle d'Aristote n'a jamais cherché non plus à définir le mouvement mais seulement à en étudier les propriétés. C'est peut-être pour cela qu'Averroès a écrit au sujet de la Physique les lignes suivante: « L’auteur de ce livre est Aristote, fils de Nicomaque, le plus sage des Grecs, qui a fondé et achevé la logique, la physique et la métaphysique. Je dis qu’il les a fondées, parce que tous les ouvrages qui ont été écrits avant lui sur ces sciences ne valent pas la peine qu’on en parle et ont été éclipsés par ses propres écrits. Je dis qu’il les a achevées, parce qu’aucun de ceux qui l’ont suivi jusqu’à notre temps, c’est-à-dire pendant près de quinze cents ans, n’a pu rien ajouter à ses écrits, ni y trouver une erreur de quelque importance » (Préface au commentaire moyen de la Physique, cité par Ernest Renan dans Averroès et l’averroïsme, ennoïa, 2003, p. 56). Aristote n'est pas un physicien comme les autres car il n'est pas un physicien, il est un philosophe de la nature. Et, à ce titre, il s'intéresse plus aux définitions qu'aux propriétés, aux causes plus qu'aux rapports de proportionnalité. Aristote veut réhabiliter le mouvement, montrer qu'il peut être un objet de la physique. Rémi Brague explique que « la possibilité de définir est le gage d'une certaine consistance de l'objet défini. En définissant le mouvement, Aristote ne cherche pas à construire un concept, mais à montrer que la réalité manifeste du mouvement possède une consistance propre ». Aristote veut montrer que le mouvement a une dignité telle qu'il mérite que l'on parle de lui en employant le verbe « être ». La consistance du mouvement ayant été niée par Parménide, Aristote se donne pour tâche de montrer que les Anciens ont eu tort. Aristote procède à une réhabilitation ontologique du mouvement. Il a le souci d'élaborer « un savoir du sensible » pour reprendre l'expression de Brague. Avec cette définition, Aristote veut « assurer la légitimité de toute entreprise d'un savoir de la nature en campant le mouvement dans l'être ». En fin de compte, ce qui est le plus important pour Aristote, c'est de montrer l'intérêt du mouvement pour les physiciens plutôt que de le mesurer ou de le mathématiser.
L'intervention de Rémi Brague permet donc de nuancer celle de Gandt et d'introduire celle de Wardy, qui s'intitule « Le jeu des nombres aristotéliciens ». Alors que Gandt voulait démontrer les rudiments d'une mathématisation dans la Physique, Rémi Brague montre qu'Aristote est le seul, dans l'histoire de l'étude de la nature, à vouloir définir le mouvement, personne ne l'avait fait avant lui et personne ne l'a fait après lui. Wardy ira plus loin encore: le but d'Aristote est ailleurs que dans l'énonciation de lois universelles et nécessaires. En étudiant le chapitre 5 du livre VII, on voit que certaines propositions mathématiques élémentaires se maintiennent parmi les quatre termes suivants: l'gent du changement, son objet, le temps pendant lequel le changement a lieu et la portée du changement. Ainsi, comme le redoute Wardy, on pourrait voir Aristote comme « l'initiateur d'un développement de la physique mathématique ». Mais cette hypothèse énoncée sous forme d'opinion est celle de l'histoire whig. La position whig ou "positiviste" est une méthode d'interprétation selon laquelle si Aristote utilise des lettres pour identifier des facteurs cinétiques, cela indique une tendance vers l'abstraction et la formulation. Les proportions auraient alors le rang de lois cinétiques. L'interprétation whig considère comme des lois les proportionnalités de Physique VII, 5. Et donc ils sont forcément amenés à constater qu'Aristote s'est trompé et qu'il a échoué dans sa démarche. Wardy affirme alors qu' « Aristote n'a pas du tout échoué piteusement dans la tâche qu'on lui a imposée, mais il s'est engagé dans une tout autre enquête ».
La mathématisation entreprise par Aristote n'a pas fait avancer la physique aristotélicienne et cela est encore une preuve qu'Aristote était avant tout un philosophe de la nature et non un physicien. La conclusion de Wardy étant fondamentale pour notre raisonnement, nous nous proposons d'en retranscrire quelques lignes: « Le 5e chapitre, qui vise très précisément les problèmes spéciaux du livre auquel il appartient, n'a pas et ne peut pas avoir d'importance pour la physique aristotélicienne en général. il convient d'insister sur cette observation. ce chapitre ne peut donner aucune contribution positive à l'étude de la nature entreprise par Aristote, quelle que soit l'importance possible de ce texte quand il s'agit de l'inspiration des savants postérieurs engagés dans des projets de caractère mathématique. Les proportionnalités ne peuvent pas fonctionner comme des lois, selon toute acception raisonnable de ce mot. En un mot, les formules ne s'appliquent pas au mouvement naturel, puisque la séparation qu'elles accusent entre l'agent et le patient ne peut s'appliquer à des choses possédant une source interne du changement ».
La mathématisation du mouvement ne tient donc pas une place fondamentale dans l'étude de la nature faite par Aristote et Wardy relativise, en ce sens, l'intervention de Gandt. Aristote a dû faire cette mathématisation mais il ne lui accordait pas un rôle crucial, comme l'affirme Wardy: « les proportions ont dû être formulées uniquement pour répondre aux pressions qui ont surgi dans le contexte immédiat du 7e livre. Les manoeuvres d'Aristote dans le 5e chapitre servent à défendre l'argument de la reductio qui se développe dans le 7e livre. l'auteur n'a pas voulu que ses formulations s'appliquent à des problèmes qui échappent aux limites de ce livre-là ». Aristote ne voulait pas faire des généralisations qui transforment ses conclusions, - propres à ce chapitre, à ce contexte -, des lois universelles et nécessaires. Aristote reste donc un philosophe de la nature mais on ne peut le qualifier de physicien, et encore moins de mathématicien.
Conclusion:
La tâche d'Aristote est cruciale dans la Physique. Il doit montrer qu'une science de la nature est possible, qu'elle a un degré de scientificité également valable que celui des mathématiques, même si ce degré de scientificité comporte plus de souplesse, moins de rigueur et moins d'exactitude. Il doit également faire une recherche épistémologique afin de voir les méthodes et les limites de ces méthodes, propres à cette science dont l'objet est si particulier, si difficilement déterminable. Et le travail est rendu plus complexe par la présence passée des prédécesseurs qui ont étudié le même objet mais en ont dégagé des conclusions différentes. Cependant, plutôt que d'ignorer cet héritage du passé, Aristote s'en sert comme point de départ de sa réflexion, montrant par là même que la méthode de la physique est la dialectique. Les philosophes du passé se sont trompés mais certaines opinions étaient justes; les autres, à défaut d'être vraies, vont pouvoir jouer un rôle heuristique et faire avancer la recherche. Elles vont servir à renforcer le raisonnement d'Aristote. Aristote envisage les conditions d'une science de la nature et se donne les moyens de la rendre possible. Dans son intervention Enrico Berti réfléchit aussi à la place de la Physique par rapport aux autres traités sur la nature et il en conclut que, par rapport aux traités plus particuliers qui forment les autres ouvrages de physique, comme De Caelo, De generatione et corruptione ou les Météorologiques, la Physique proprement dite « peut sembler une simple introduction. Mais selon la conception aristotélicienne de la physique comme recherche des principes et des causes premières, elle est déjà une partie intégrante de cette science et même la partie la plus intéressante au point de vue philosophique ». Il est intéressant de souligner qu'il se situe « au point de vue philosophique ». Aristote étudie bien la nature d'un point de vue philosophique et non du point de vue d'un physicien. La Physique n'est donc pas l'oeuvre d'un physicien mais celle d'un philosophe et il faut avoir cette idée à l'esprit pour comprendre le texte et ne pas faire des contre-sens. Gandt et Souffrin conclut leur préface en affirmant qu' « il n'y a peut-être pas à chercher dans la Physique une inspiration immédiatement féconde pour la pensée scientifique. On pourrait dire, sans trop de paradoxes, qu'il n'y a pas de physique dans la Physique, parce que la science physique telle qu'elle se pratique aujourd'hui laisse précisément hors de question ce qui fait l'essentiel du discours d'Aristote: qu'est-ce que le mouvement? Peut-on appliquer les mathématiques aux objets naturels? Comment le langage, avec ses habitudes et ses contraintes, peut-il modeler notre appréhension de la nature, etc. ? »
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