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18 Mai 2012, St Eric
Les soliloques de la raison
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« The meaning of a word »
JL Austin


     Demander quelle est la signification d’un mot est une question ordinaire qui est très souvent posée. Mais demander quelle est la signification de cette question est une question plus perverse et à laquelle l’opinion commune prête beaucoup moins d’attention. Est-ce la tâche du philosophe que de se poser et de poser une telle question ? Philosophe anglais appartenant à la branche de la philosophie analytique, Austin (1911-1960) s’intéresse au problème du sens en philosophie. Son texte s’intitule « The meaning of a word » (Philosophical Papers, 1961) et  présente quelques similitudes avec la pensée de Wittgenstein ; les philosophes se sont toujours trompés vis-à-vis du langage car ils pensaient que, pour chaque nom, un objet était nommé et croyaient alors qu’il existait quelque chose,  - une chose -, nommée par le nom « signification ». La signification n’est pas une entité. Austin s’interroge sur « la signification d’un mot » et sur la signification de « la signification d’un mot ». S’interroger sur « la signification d’un mot » n’est-il pas absurde ? Cette question est importante car elle porte en son sein un enjeu crucial ; celui de notre rapport au langage. Finalement, la question que pose Austin est la suivante : comment devons-nous nous y prendre pour interroger le langage ? On ne parle pas ici d’un langage idéal mais du langage ordinaire. Austin écrit ce texte pour mettre en relief des préjugés que nous avons vis-à-vis du langage et qui nous empêchent d’accéder à la vérité et d’éviter les erreurs. Mais Austin ne dénonce pas seulement ces préjugés, il veut aussi les détruire. Dans un premier temps, Austin montre dans quelle mesure la phrase  « la signification d’un mot » est absurde ; ce qui va lui permettre dans un deuxième puis un troisième temps d’examiner les conséquences d’une telle affirmation, en ce qui concerne la dialectique analyse-synthèse et la question de la nomination commune de différentes choses.




I. Sur la signification de « la signification d’un mot »


Que signifie parler de « la signification d’un mot » ? Austin entend partir de quelques remarques préliminaires sur la signification avant de s’enfoncer plus avant dans la réflexion sur « la signification d’un mot ».

     A proprement parler, pour Austin : « what alone has meaning is a sentence ». Dire qu’un mot a une signification revient à dire qu’il y a des phrases dans lesquelles il apparaît, qui ont un sens. Connaître la signification d’un mot, c’est connaître les significations des phrases dans lesquelles il apparaît. La signification d’un mot reste donc largement tributaire de la signification de la phrase dans lequel il apparaît. Si l’on ne comprend pas ou si l’on ne connaît pas la signification d’un mot, les personnes qui nous entourent ou bien un dictionnaire ne vont pas nous donner la signification de ce mot, à proprement parler, mais ils vont nous donner la signification de la phrase dans lesquelles ce mot apparaît. Il y a une sorte d’impuissance du dictionnaire qui est en réalité incapable de donner la signification des mots qu’il contient. Le dictionnaire ne peut que « suggérer » (suggest) mais il ne peut définir une signification et donc, par extension, il ne peut répondre à la question : quelle est la signification de ce mot ? Le rapport ambigu du mot à la phrase complique la signification du mot, en général ; car s’il n’a de sens que dans une phrase, alors un mot, en soi, n’a pas de signification. La signification d’un mot dépend de sa place, de son emploi et de son rôle dans une phrase. C’est la phrase qui donne au mot sa signification. Finalement, la question de « la signification d’un mot » est mal posée, il faudrait plutôt interroger « la signification d’une phrase ». Dès le premier paragraphe, Austin montre que parler de « la signification d’un mot » est absurde. Il n’existe pas de « signification d’un mot » car le mot n’a pas de signification en soi.

     Mais en quoi parler de « signification d’un mot » est-il absurde ? Il est évident que l’expression « la signification d’un mot » est très utilisée et se trouve dans de nombreuses phrases. Que signifient ces phrases ? Comment s’y prend-on pour répondre à quelqu’un qui demande ce que signifie tel ou tel mot ? Austin envisage deux types de réponses. Une réponse par les mots, c’est-à-dire, avec l’aide de la syntaxique ou une réponse par la sémantique. Il convient ici de rappeler la différence entre la syntaxique et la sémantique puisque c’est précisément le problème soulevé par Austin. Il faut distinguer ces deux concepts. Le mot sémantique est dérivé du grec semantikos : « signifié ». Il y a entre la sémantique et la syntaxe le même rapport qu'entre le fond et la forme. L'étude de la syntaxe, elle, tiendra compte, notamment, de la nature (ou catégorie ou espèce) des mots, de leur forme (morphologie) et de leur fonction. Il existe donc deux moyens de connaître la signification d’un mot ; l’un, en faisant appel au signifié de ce mot, l’autre, en faisant appel au signifiant de ce mot.

     Austin entend alors redéfinir la tâche du philosophe quant au langage. Le philosophe doit quitter le cas particulier et aller vers le général. Plutôt que d’interroger la signification de tel ou tel mot, il doit s’interroger sur la signification d’un mot, en général, pas un mot en particulier, mais n’importe quel mot. Austin distingue deux questions différentes. Demander ce qu’est « la signification d’un mot », ce n’est pas demander ce qu’est « la signification du mot ». Le mot « mot » serait alors pris comme un mot ; Austin cherche à définir ce qu’est « la signification d’un mot » et non ce qu’est la signification du mot « mot ».

     Cependant, une telle question ne peut être qu’absurde. Il faut qu’il y ait un mot précis à définir pour définir « la signification d’un mot ». La question « Quelle est la signification d’un mot ? » est absurde car elle est générale, infinie, indéterminée. Cette question est trop générale et abstraite pour qu’une réponse puisse être apportée et pour Austin, cela suffit à la regarder comme absurde. On ne peut y répondre ni en nous aidant de la sémantique, ni en nous aidant de la syntaxe puisque l’on interroge « rien en particulier » mais un général abstrait. La tâche du philosophe n’est donc pas là mais ailleurs. La généralisation de la question lui enlève toute signification. Il faut donc poser la question autrement. Les autres philosophes répondent à ces questions abstraites en définissant les concepts qui les composent. Dans la question « Qu’est-ce que la « signification » d’un mot ? », ces philosophes entreprendront d’interroger le concept de signification et passeront alors à côté de la question. Définir la « signification » par le concept de signification est absurde et n’apporte aucune connaissance. On ne sait rien de plus sur « la signification » lorsqu’on l’on a dit que ce mot renvoie au concept de signification. Il s’agit d’une sorte de tautologie où l’on affirme qu’une signification est une signification. Mais Austin critique moins ce genre de réponses que le genre de questions qui l’a suscité. Pour lui, ce sont des « pseudo-questions ». Les concepts, les « idées de… » apparaissent comme des refuges où viennent s’abriter les philosophes mais ils ne délivrent aucun contenu de connaissance. Il s’agit d’entités fictives pour Austin. C’est la généralisation de la question qui pose problème.

     Austin reformule alors la question qu’il convient de se poser : quelle-est-la-signification-de la phrase « quelle est-la-signification-du mot « x » ? » ». Avec une telle question, on ne peut que répondre, naturellement, en « expliquant la syntaxe et en montrant la sémantique » d’une telle question (page 426). L’erreur que commettent tous ceux qui tentent de répondre à la question est la suivante : ils pensent que la « signification d’un mot » est quelque chose, que la signification est une chose, une entité à part entière. Cela explique pourquoi ils confondent la signification avec le concept ou « l’idée de… ». Hamptonshire voit lui aussi les concepts comme des non-sens car une seule image ne peut être la signification d’un mot en général. La signification d’un mot ne peut renvoyer qu’à une pluralité d’idées. Mais Hamptonshire ne résout rien en affirmant que la signification d’un mot doit être une catégorie d’idées particulières similaires. Le problème ne réside pas dans la question du multiple ou du singulier mais dans la conception même, inexacte, de la signification. Dans la mesure où l’on conçoit la signification comme un concept ou une idée, c’est-à-dire comme une entité imaginaire, « a fictitious entity » selon les mots d’Austin, on est nécessairement dans l’erreur. Pour que la question « what is the meaning of a word ? » ait un sens, il faut redéfinir ce qu’il faut entendre par « meaning ». Morris n’est pas plus dans la vérité lorsqu’il définit la signification comme une sorte d’objets ou une classe d’objets.

     Pour Austin, Hamptonshire et Morris ont fait la même erreur même si leur raisonnement et leur conclusion sont différents ; en effet, ils sont partis de ce que Ryle appelle la Fido-Fido theory. On ne peut avoir une conception pertinente et exacte de la signification d’un mot si l’on part du principe que tous les mots sont des noms. De plus, Austin indique une autre erreur courante qui consiste à morceler une phrase qui vient d’être analysée, faisant alors une sorte de confusion entre l’analyse et la synthèse. En isolant un terme de la phrase analysée pour interroger ce terme, on retombe nécessairement dans l’erreur qui consiste à identifier signification et concept. En définitive, l’expression « the meaning of a word » est absurde.

     Mais alors qu’est-ce que la signification de la signification d’un mot ? Qu’est-ce qui fait partie de la signification d’un mot ? Affirmer que « la signification d’un mot » n’a aucune pertinence a des conséquences importantes, notamment sur la catégorisation d’une proposition comme synthétique ou comme analytique. Austin avait expliqué dès les premiers paragraphes de son article que les philosophes récents interrogent non plus la signification des mots mais la signification des phrases ; après avoir étudié ce que signifie interroger la signification d’un mot, Austin va se pencher sur les propositions, les phrases que nous prononçons.



II. Jugements synthétiques et jugements analytiques



     Ce qu’Austin va alors étudier, dans un second temps, est la question de l’analyse et de la synthèse. Il part d’une question courante souvent posée : Y est-il la signification de X ou bien fait-il partie de sa signification ou bien est-il contenu dans la signification de X ? Cette partie est importante car elle revient sur la signification d’un mot. Comment savoir si la signification que l’on donne à un mot est la signification de ce mot ou bien une partie de cette signification ou bien encore est contenue dans la signification de ce mot ? Dire que la signification du mot « arbre » est le concept d’arbre, est-ce opérer une synthèse ou une analyse ? Mais Austin répond que la signification, n’étant pas une chose, ne peut être divisée en parties. Parler d’une « partie de la signification » est absurde ; on ne peut quantifier la signification, pas plus qu’on ne peut la morceler car la signification n’est ni une chose, ni un objet, ni un concept, ni une idée. Ce qui a empêché les philosophes d’avoir une conception juste de la signification serait un « modèle », une représentation erronés. Cette représentation du langage a des conséquences graves en logique et en philosophie puisqu’elle nous amène à formuler des jugements inexacts ou plutôt infondés. Comment peut-on justifier, demande Austin, la proposition suivante : « tout jugement est soit analytique soit synthétique » ? De nombreux philosophes sont partis de cette proposition et l’on posée tel un postulat, comme si elle était évidente, logique, nécessaire. Mais ce postulat n’a jamais été remis en question et, de ce fait, toutes les constructions qui ont été érigées à partir de lui doivent être interrogées. Si l’on part dogmatiquement  du principe que toute proposition est soit analytique soit synthétique, on tombe nécessairement dans l’erreur ? Il faut d’abord soumettre ce postulat à la critique et voir s’il n’existerait pas des propositions qui soient à la fois synthétiques et analytiques ou bien ni analytiques ni synthétiques. Cette représentation, ce « modèle » laisse donc des zones d’ombre, des confusions.

     L’exemple pris par Austin est particulièrement intéressant et mérite toute notre attention. En effet, « le chat est sur la paillasse et je ne le crois pas » est absurde mais « le chat est sur la paillasse et je le crois » semble futile. Soit A « le chat est sur la paillasse », B « je ne le crois pas » et C « je le crois » : peut-on dire que si A alors C, mais si A alors non-B ? En réalité, il est faux de dire que si A alors C car il y a toujours le risque d’un mensonge. Pour être exact, il faudrait dire : affirmer A implique C/ non-B. Austin est obligé de donner un sens spécial au verbe « impliquer » plutôt que de le prendre dans un sens ordinaire.  Il faut que ce verbe ne possède pas une dimension de nécessité : affirmer A implique (nécessairement) C mais laisse planer une sorte de doute ; doute qui renvoie à la possibilité du mensonge. « Impliquer » pourrait être une sorte de « laisser-entendre ». Dans ce cas, affirmer A laisse entendre C. Austin rajoute un autre élément : « je ne l’ai peut-être pas cru », soit D. D fait sens et n’est ni absurde ni futile. Mais selon la situation dans laquelle sont utilisés ces mots, D pourra sembler absurde. Austin insiste sur le fait que ce n’est pas la contradiction qui rend absurde certaines phrases mais une « convention sémantique ». Là encore, il distingue bien entre la sémantique et la syntaxe. La syntaxe n’est pas ce qui rend absurde certaines phrases ; l’absurdité vient d’une violation d’une certaine convention sémantique.

     Ce premier exemple posé, Austin va pouvoir aller plus loin dans la réflexion. Ce qu’il veut prouver, c’est que tout jugement n’est pas forcément ou analytique ou synthétique. Il y a des cas où l’on ne peut savoir les classer entre ces deux catégories ; comme si la démarcation était trop manichéenne et passait alors à côté des subtilités linguistiques. Avant d’étudier l’exemple qu’il donne, il faut revenir à l’exemple précédent. En effet, l’exemple du chat jouerait le rôle de « pré-exemple » dans la réflexion sur l’analyse et la synthèse. Il convient donc de le regarder sous cet angle-là. Le jugement proposé à l’étude est A, c’est-à-dire : « le chat est sur la paillasse » ; selon ce que l’on ajoute comme élément à ce jugement, celui-ci pourrait être considéré soit comme analytique, soit comme synthétique. Le jugement A+C est-il analytique ? Si j’affirme une telle chose, à savoir que le chat est sur la paillasse et si j’ajoute que je le crois, peut-on dire que « je le crois » est un élément informationnel nouveau ou bien fait-il partie de la signification du jugement A « le chat est sur la paillasse » ? De la même manière, affirmer que le chat est sur la paillasse et ajouter que je ne le crois pas semble être une sorte de jugement synthétique car j’ajoute un élément nouveau au premier élément. Cependant, ce jugement est absurde car si « je ne le crois pas » ne fait pas partie de la signification de « le chat est sur la paillasse », il est en plus en contradiction avec lui.

     Le second exemple va davantage poser le problème de la synthèse et de l’analyse. « Ce bruit existe ». Si on part du principe que cette proposition est futile et que son contraire est absurde alors on la classera parmi les propositions analytiques : l’existence faisant partie de la signification de « ce ». Mais si, plutôt que de se baser sur le contraire de cette proposition, on change le temps des verbes, de telle manière que l’on arrive à « ce bruit n’a peut-être pas existé », on peut alors dire que l’existence ne fait pas partie de la signification de « ce ». Selon Austin, les deux parties ont tort car leurs conclusions sont trop tranchées : soit l’existence fait nécessairement partie de la signification du mot « this » soit elle n’en fait nécessairement pas partie. Le pré-exemple du chat nous a appris qu’il fallait respecter une convention sémantique sur l’usage des mots selon certaines situations.

     Austin critique le manichéisme de notre modèle qui nous fait concevoir tout jugement soit comme analytique soit comme synthétique. Les propositions que nous énonçons ne sont pas nécessairement ou synthétiques ou analytiques. Il y aurait une sorte de troisième catégorie pour Austin qui embrasserait la possibilité du doute ou, en tout cas, qui ne soumettrait pas ses éléments à la nécessité. Une catégorie ouverte et flexible, en somme. Ainsi, Austin conclue-t-il : « using the word « this » gives it to be understood that the sensum referred to « exists » ». Le mot « this » n’implique pas, au sens ordinaire du mot, l’existence du bruit ou la non-existence du bruit. Comme dans le pré-exemple, il faut donner au verbe « impliquer » un sens spécial, à savoir celui de « laisser entendre ». La proposition « ce bruit existe » laisse entendre que l’existence fait partie de la signification du mot « this » ; mais elle n’implique pas que l’existence fasse partie de la signification du mot « this ». Cet exemple a été souvent utilisé dans l’histoire de la philosophie mais les philosophes ne sont jamais parvenus à prouver véritablement que cette proposition était soit analytique soit synthétique et leur erreur vient précisément du fait que, pour eux, cette proposition devait être soit analytique soit synthétique.

     Austin refuse d’entrer dans la dialectique analyse-synthèse, dialectique qui a très longtemps occupé la majorité des philosophes. Pour lui, les choses sont beaucoup plus complexes et les propositions ne peuvent se laisser enfermer aussi facilement dans de telles catégories. Ces étiquettes ne sont pas pertinentes car elles ne prennent pas en compte la complexité des propositions ; la possibilité du doute et du mensonge, par exemple. Il peut exister des propositions qui ne sont ni analytiques ni synthétiques. Et dans ce cas, comment les classer ? Ce que l’auteur remet en question, c’est le fait que nous cherchons sans cesse à appliquer un modèle pré-conçu au langage ; nous enfermons nos propositions dans des catégories sans interroger ces catégories elles-mêmes. Il faut donc « jeter » ce modèle car il nous induit en erreur et ne donne pas une image juste de la réalité. Mais Austin n’est pas seulement critique envers l’ancien modèle utilisé jusqu’à présent, il est aussi critique envers son propre modèle, celui qu’il tente d’établir. Ce modèle propose un langage trop idéal qui est en rupture avec le langage actuel ; il ne peut parvenir lui non plus à rendre compte de notre imagination. Il faut un juste milieu entre une absence de distinction entre la sémantique et la syntaxe et une trop grande distinction entre la sémantique et la syntaxe. ces deux extrêmes sont beaucoup trop éloignés de la réalité du langage.

     L’article d’Austin semble être une machine à détruire les préjugés ; Austin introduit tous les préjugés des philosophes et philologues sur le langage et les étudie pour montrer qu’ils sont déconnectés de la réalité et n’ont aucun fondement. L’exemple de la contradiction est en ce sens une sorte de paradigme. Toute proposition a-t-elle nécessairement un contraire ? De nouveau, l’attitude manichéenne qui consiste à dire : soit cette proposition est vraie, soit le contraire de cette proposition est vrai n’est pas pertinente car elle ne rend pas toujours compte de la réalité des choses et des faits. Cette attitude ne fonctionne pas dans des situations extraordinaires ou particulières car elle est trop manichéenne, c’est-à-dire trop simpliste. Il est trop facile de juger les situations en leur collant une étiquette ; il faut décrire ces situations, longuement, pour pouvoir les comprendre et les rendre compte par le langage. Le langage dit ordinaire ne peut rendre compte de la complexité de la réalité car il prend toujours, naturellement, la voie de la facilité en catégorisant toute proposition. Mais Austin souligne, et cela est crucial, qu’un langage dit idéal ne peut pas non plus rendre compte de la réalité des propositions. On arrive alors à une sorte d’aporie : Austin rejette les langages ordinaire et idéal car ils sont impuissants face aux situations extraordinaires. Existe-t-il un langage qui résiste aux situations ordinaires comme aux situations extraordinaires ?

     Vient alors la comparaison implicite entre les sciences de la nature et les sciences humaines. Il y a une sorte de paradoxe. Dans les sciences de la nature, le scientifique se prépare pour l’inattendu, l’extraordinaire et il adapte, par conséquent, son langage aux faits auxquels il est confronté. En revanche, dans les sciences humaines, « les mots nous manquent », pour reprendre l’expression d’Austin (page 434). Dans notre langage, il nous manque certaines règles d’usage et cela nous empêche de couvrir tous les cas. Pourquoi les situations inhabituelles posent-elles problème au langage ? Tout d’abord, il n’y a aucune règle qui dirige notre usage des mots ; ensuite, on ne peut décrire que ce que l’on peut imaginer, enfin, le langage ordinaire met des œillères à notre faible imagination. Telles sont les trois raisons exposées par Austin (page 434). Ce qui nous empêche de rendre compte avec pertinence de certaines situations semble ne pas être quelque chose contre laquelle nous pourrions lutter. Comment pourrait-on forcer notre imagination à aller au-delà d’elle-même ? Les difficultés liées au langage nous sont donc innées. Dire qu’un homme est chez lui et en même temps n’est pas chez lui nous semble inconcevable, inimaginable et donc absurde mais il faut se placer dans une situation extraordinaire dans laquelle ce phénomène serait possible. Austin remet donc en question nos préjugés sur l’absurde. Qu’es-ce que l’absurde ? Qu’est-ce qu’une proposition absurde ? Austin montre qu’une proposition absurde n’est pas forcément une proposition fausse mais qu’elle est une proposition que nous ne pouvons imaginer ou concevoir linguistiquement parlant. Une proposition absurde n’est donc pas forcément fausse. Si nous ne pouvons pas dire telle ou telle chose, cela tient à notre imagination et à notre langage lui-même.


III. Un même nom pour des choses différentes



     Après avoir étudié le problème de la dialectique analyse-synthèse, Austin s’attaque à la question célèbre : pourquoi appelle-t-on des choses différentes par le même nom ? Austin utilise le mot « name » ; ce qui est intéressant car il a critiqué auparavant la Fido-Fido theory. La question célèbre est donc mal posée car elle laisse entendre qu’un mot est un nom. Il faudrait la poser de cette façon : pourquoi un même mot est-il utilisé pour des choses différentes ? La théorie des universaux est incapable de répondre à cette question. Les universaux sont des types, des propriétés ou des relations qui caractérisent ce qui est invariable dans le temps et dans l'espace. Les universaux s'opposent donc aux particuliers et sont assimilables, en première approche, à des concepts. Les nominalistes, eux, répondent que les différentes choses appelées par le même nom sont similaires, mais il n’y a rien d’identique présent en elles. Là encore Austin va critiquer le préjugé selon lequel toutes les choses que j’appelle avec le même nom sont en général similaires, au sens ordinaire du terme (page 435). Les nominalistes n’accordent aucune universalité aux concepts mentaux en dehors de l’esprit qui les observe. Les universaux sont définis essentiellement par leurs noms. Si le particulier existe, le général n'est qu'invention humaine établie pour faciliter notre réflexion. Comment donc peuvent-ils affirmer que des choses sont similaires ? Un esprit qui observe ces choses pourrait toujours dire qu’elles ne le sont pas. Les nominalistes sont en contradiction avec eux-mêmes puisque leur réponse nécessite les universaux.

     Pour étudier un tel problème, il faut étudier non pas des langages idéaux mais des langages actuels. Austin part d’exemples de la vie courante, donc d’un langage actuel, pour essayer de répondre à cette question difficile et réfuter l’idée selon laquelle c’est la similarité entre les choses qui nous invite à les appeler par le même nom. Les paronymes sont des mots qui se ressemblent fortement de par leur forme, leur orthographe, mais qui ont des sens différents. Lorsque Aristote parle d’un corps sain, d’un teint sain ou d’un exercice sain. Ici, le mot « sain » est utilisé d’une manière paronymique. Ces trois formes d’usage du mot « sain » ont un sens nucléaire primaire ; cependant, l’idée de santé d’un corps, l’idée de santé d’un teint et l’idée de santé d’un exercice ne sont pas similaires, même si elles possèdent un noyau de sens commun. Un teint sain est ce qui résulte d’un exercice sain ; un exercice sain produit un teint sain et un corps sain.

     L’analogie, comme la paronymie est aussi susceptible de mettre en scène des mots similaires qui renvoient à des choses différentes. Dans l’exemple pris par Austin (page 438), « the foot of a mountain » et « the foot of a list » partagent un même mot « foot ». mais dans le premier cas, ce mot indique l’idée de début (le pied de la montagne) alors que dans le second cas, ce mot indique l’idée de fin (la fin d’une liste). Bien qu’identiques, ces mots sont contradictoires ou plutôt, ils renvoient à des idées contradictoires. Il peut être absurde, voire dangereux de chercher dans ces choses ou ces idées différentes un noyau identique. Austin met en relief l’absurdité du préjugé selon lequel on appelle par un même nom des choses différentes parce qu’elles sont similaires. Si elles sont différentes, cela signifie qu’elles ne sont pas similaires. Il faut donc trouver une autre réponse. En fait, Austin revient toujours à sa problématique initiale ; qu’est-ce que cela signifie de parler de « signification similaire » ou de « signification différente » ? Dans ce cas précis, si un même mot est utilisé pour parler de choses différentes, ce n’est pas parce que ces choses ont une signification similaire, ce n’est pas non plus parce que ces choses ont une signification différente. Pour reprendre l’exemple du « pied de la montagne » et de « la fin de la liste », le mot en anglais « foot » est le même mais dans chaque cas, il n’a pas la même signification. La question « pourquoi appelle-t-on par un même mot des choses différentes » est donc particulièrement difficile à résoudre car : si le mot est identique, il n’a pas la même signification à chaque fois ; si le mot est identique, les choses qu’il nomme ne sont pas identiques et n’ont pas des significations identiques. La théorie de la similarité est donc fausse et ne résout en rien le problème soulevé par la question.

     Il faut alors revenir à la théorie de Hamptonshire. Pour ce dernier, la signification d’un mot ne peut renvoyer qu’à une pluralité d’idées similaires. Une telle conception est doublement fausse car, on l’a vu, une signification ne peut renvoyer à une idée et ce n’est pas le pluriel qui résout la question. Mais en plus, la signification d’un mot ne peut pas non plus renvoyer à une pluralité d’idées similaires. Austin prend l’exemple du mot « tête ». Si l’on cherche ce mot dans le dictionnaire, on trouvera des sens très différents. La signification d’un mot renvoie à des choses différentes.

     Austin prend de nombreux exemples pour expliquer toutes les raisons qui pourraient expliquer que l’on utilise un même mot pour des choses différentes. La paronymie est une première explication où les choses sont différentes mais où les sens dans lesquels est utilisé le mot possèdent un noyau commun. L’analogie est une autre explication. Enfin, l’explication dite « fonctionnelle » pourrait montrer pourquoi un même mot est utilisé pour des choses différentes : ces choses différentes jouent, chacune, un rôle dans la constitution de la signification du mot. Austin prend l’exemple du cricket. La balle de cricket, la batte de cricket et l’arbitre de cricket participent de la construction de la signification du mot « cricket ». Dans toutes ces explications, on voit clairement que Austin écarte soigneusement l’explication nominaliste de la similarité et l’explication réaliste des universaux.







Conclusion





     En conclusion, on peut dire que l’article d’Austin est une sorte de réveil pour secouer (« prodding », page 441) les dogmatiques. Austin détruit plus de préjugés qu’il ne produit de connaissance, à proprement parler. Cet article constitue donc une base, un fondement sur lequel des connaissances nouvelles peuvent être érigées. Sa méthode et sa démarche ressemblent à la méthode cartésienne qui consiste à détruire tous les préjugés pour construire des bases fiables. Le problème de la signification n’est pas un problème de mots, contrairement à ce que les philosophes le précédant ont affirmé, mais un problème qui concerne les phrases. Austin part du postulat, postulat qu’il explique et justifie, que le mot en soi n’a pas de signification. Il n’a de signification que dans une phrase. Nos catégories sont fausses parce que nos catégorisations relèvent d’un modèle que nous voulons à tout prix appliquer à la réalité. Il faut redéfinir ce qu’il faut entendre par « signification » parce que, jusqu’à présent, ce terme a été entendu comme un synonyme de concept ; c’est-à-dire comme une entité fictive. En redéfinissant le terme de « signification », il sera peut-être possible de savoir ce que signifie « faire partie de la signification » ou « avoir la même signification ». Austin n’étudie pas le cas où il y a deux mots différents pour une signification similaire mais ce sera aussi un cas qu’il faudra étudier, à la lumière de cet article. Si la signification ne peut être une entité, c’est peut-être parce qu’elle doit être considérée comme une propriété. Le rappel de la distinction entre sémantique et syntaxe fait alors tout son sens. En fin de compte, l’article d’Austin apparaît comme une sorte d’épistémologie de la linguistique. Comment le philologue, le philosophe ou le logicien doivent-ils s’y prendre à l’égard du langage ? Austin déploie toute une méthode pour accéder à la vérité du langage. Celui qui veut s’aventurer sur le chemin sinueux du langage doit mettre de côté tous ses préjugés concernant l’itinéraire à suivre et la façon d’affronter les différents obstacles qui pourraient se trouver devant lui. Le chemin que propose Austin est désertique ; tous les préjugés qui étaient des repères sur lesquels s’appuyer ont disparu et il faut construire soi-même le paysage. Le préjugé de l’analyse et de la synthèse a perdu de nombreux philosophes et il faut donc l’éliminer et construire une nouvelle analyse de cette dialectique. Austin a détruit des monuments de préjugés, il a balayé les ruines et bâtit de nouvelles bases. Cet article est donc plein de promesses car s’il y a un temps pour détruire, il doit aussi y avoir un temps pour construire.



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